Je comprends ce besoin. Lorsque nous travaillons à l’étranger et que nous sommes confrontés à un environnement que nous ne maîtrisons pas (ou pas complètement), il est logique de chercher à réduire l’incertitude et de nous créer de nouveaux repères pour nous orienter et prendre des bonnes décisions.

Il est par ailleurs juste de reconnaître que ces « stéréotypes » ne sont pas dénués de fondement. Ils s’appuient sur la généralisation d’expériences concrètes, qui décrivent des comportements observables, notamment, dans les affaires.

Pour moi, le problème que pose cette façon d’appréhender le management interculturel n’est pas dû au fait qu’elle repose sur l’identification de patterns culturels, car, effectivement, ils existent, chaque culture se structurant selon une logique qui lui est propre. Le problème est celui de l’interprétation et de la signification qu’on leur attribue.

En effet, si il est facile d’observer un comportement, il est beaucoup plus difficile d’en comprendre la signification réelle et dans ce domaine force est de constater l’écart persistant entre l’interprétation de ces patterns à destination des étrangers et la signification qu’ils revêtent pour les nationaux.

J’ai envie d’illustrer cette réflexion par un exemple sur lequel j’ai échangé avec ma collègue russe Irina qui, après une dizaine d’année dans les RH en Russie, travaille maintenant comme consultante avec moi.

Reprenons l’exemple donné au début de ce billet. Dans l’expérience d’Irina, être invité aux banyas n’est en aucun cas un « bon signe » pour vos affaires avec vos partenaires russes. Ce n’est d’ailleurs pas non plus un mauvais signe de ne pas y être invité.

En fait, la tradition du banya existe en Russie depuis plusieurs siècles mais c’est seulement pendant l’époque soviétique qu’elle a acquis une signification particulière. En dehors des rencontres strictement amicales, les mafias de tous les milieux (les fonctionnaires, la milice, les voleurs) avaient pris l’habitude de se rencontrer aux banyas pour échanger sur des sujets secrets et illégaux, d’y introduire de nouveaux membres dans une ambiance conviviale et de « se détendre » sans leurs épouses (souvent avec des prostituées).

C’est pourquoi la fréquentation des banyas était souvent connotée comme fréquentation des milieux suspects. Aujourd’hui, si on n’est pas dans le contexte des strictes relations amicales, l’invitation à un banya a plutôt une connotation de mauvais goût. Si vous êtes invité par un partenaire et non pas par un ami, cela signifie que votre partenaire russe essaie de mieux cerner votre personnalité. Le refus d’y participer ne vous aliènera certainement pas vos partenaires, et, de toute façon, il n’est pas question de devenir ami après une sortie pareille. Ce n’est pas parce que deux personnes partagent l’expérience du banya, qu’ils deviennent amis, c’est justement l’inverse : dans les relations personnelles, l’invitation au banya vient après que l’on ait établi une relation proche et que l’on se soit découvert suffisamment d’affinités. Si ce n’est pas le cas, il faut chercher les raisons ailleurs…

En réalité, tous ceux qui vivent ou travaillent depuis longtemps dans un pays étranger, savent par expérience que la prise en compte du contexte culturel local facilite les relations d’affaires, mais ne représente un facteur ni indispensable, ni unique pour réussir. Et en allant plus loin je dirais que nombreux sont ceux qui, vivant depuis encore plus longtemps à l’étranger, ont renoncé à chercher à expliquer le comportement de leurs partenaires locaux et acceptent que, au-delà des catégories culturelles, la réalité humaine n’est pas réductible à des schémas définitifs.

Si au début d’une relation d’affaires à l’étranger, le recours aux « stéréotypes », c'est-à-dire, à une forme de connaissance générique, peut nous apparaître utile pour anticiper le comportement de notre partenaire, on découvre plus tard que plus on connaît un contexte local, moins on a besoin de s’accrocher à des schémas préétablis pour construire une relation.

Et l’on accepte progressivement que la clé n’est pas tant dans la compréhension du contexte culturel propre à notre interlocuteur mais d’abord dans notre capacité à créer avec lui un contexte interactionnel dans le cadre duquel on va justement essayer de « décoller les étiquettes ».

La vraie question étant en définitive d’aller à la rencontre d’une personnalité unique, qu’elle soit russe, chinoise ou indienne, en acceptant qu’elle porte en elle, au-delà de sa culture, une vision du monde singulière…

Ded