Pour en finir avec les stéréotypes culturels dans les affaires
Par Pierre Forthomme, mercredi 14 février 2007 à 15:11 :: Au delà des frontières :: rss
« Inutile de chercher à joindre un businessman russe le dimanche entre 11 heures et 14 heures : il est aux « banya », ces bains de vapeur où les hommes se retrouvent pour parler affaires (…) si on vous invite, prenez-le comme un très bon signe (…), à l’issu de ce rituel vous serez des leurs ».
Ce commentaire est extrait, parmi d’autres de même nature, d’un dossier sur la vie des affaires en Russie réalisé récemment par un grand magazine économique français.
Depuis plus de 15 ans que j’accompagne des entreprises dans leur développement à l’international je reste frappé de voir à quel point le besoin de construire des stéréotypes est tenace. Ce besoin est par ailleurs encouragé par des publications, parfois très respectables, consacrés aux normes de comportement de nos partenaires étrangers. On y apprend par exemple (évidement je force le trait) que « dans les affaires, les Allemands sont perfectionnistes, obstinés, rationnels et loyaux », que « « Les Polonais sont attentifs à la courtoisie », « Les Britanniques sont pragmatiques » etc, etc, etc…
Je comprends ce besoin. Lorsque nous travaillons à l’étranger et que nous sommes confrontés à un environnement que nous ne maîtrisons pas (ou pas complètement), il est logique de chercher à réduire l’incertitude et de nous créer de nouveaux repères pour nous orienter et prendre des bonnes décisions.
Il est par ailleurs juste de reconnaître que ces « stéréotypes » ne sont pas dénués de fondement. Ils s’appuient sur la généralisation d’expériences concrètes, qui décrivent des comportements observables, notamment, dans les affaires.
Pour moi, le problème que pose cette façon d’appréhender le management interculturel n’est pas dû au fait qu’elle repose sur l’identification de patterns culturels, car, effectivement, ils existent, chaque culture se structurant selon une logique qui lui est propre. Le problème est celui de l’interprétation et de la signification qu’on leur attribue.
En effet, si il est facile d’observer un comportement, il est beaucoup plus difficile d’en comprendre la signification réelle et dans ce domaine force est de constater l’écart persistant entre l’interprétation de ces patterns à destination des étrangers et la signification qu’ils revêtent pour les nationaux.
J’ai envie d’illustrer cette réflexion par un exemple sur lequel j’ai échangé avec ma collègue russe Irina qui, après une dizaine d’année dans les RH en Russie, travaille maintenant comme consultante avec moi.
Reprenons l’exemple donné au début de ce billet. Dans l’expérience d’Irina, être invité aux banyas n’est en aucun cas un « bon signe » pour vos affaires avec vos partenaires russes. Ce n’est d’ailleurs pas non plus un mauvais signe de ne pas y être invité.
En fait, la tradition du banya existe en Russie depuis plusieurs siècles mais c’est seulement pendant l’époque soviétique qu’elle a acquis une signification particulière. En dehors des rencontres strictement amicales, les mafias de tous les milieux (les fonctionnaires, la milice, les voleurs) avaient pris l’habitude de se rencontrer aux banyas pour échanger sur des sujets secrets et illégaux, d’y introduire de nouveaux membres dans une ambiance conviviale et de « se détendre » sans leurs épouses (souvent avec des prostituées).
C’est pourquoi la fréquentation des banyas était souvent connotée comme fréquentation des milieux suspects. Aujourd’hui, si on n’est pas dans le contexte des strictes relations amicales, l’invitation à un banya a plutôt une connotation de mauvais goût. Si vous êtes invité par un partenaire et non pas par un ami, cela signifie que votre partenaire russe essaie de mieux cerner votre personnalité. Le refus d’y participer ne vous aliènera certainement pas vos partenaires, et, de toute façon, il n’est pas question de devenir ami après une sortie pareille. Ce n’est pas parce que deux personnes partagent l’expérience du banya, qu’ils deviennent amis, c’est justement l’inverse : dans les relations personnelles, l’invitation au banya vient après que l’on ait établi une relation proche et que l’on se soit découvert suffisamment d’affinités. Si ce n’est pas le cas, il faut chercher les raisons ailleurs…
En réalité, tous ceux qui vivent ou travaillent depuis longtemps dans un pays étranger, savent par expérience que la prise en compte du contexte culturel local facilite les relations d’affaires, mais ne représente un facteur ni indispensable, ni unique pour réussir. Et en allant plus loin je dirais que nombreux sont ceux qui, vivant depuis encore plus longtemps à l’étranger, ont renoncé à chercher à expliquer le comportement de leurs partenaires locaux et acceptent que, au-delà des catégories culturelles, la réalité humaine n’est pas réductible à des schémas définitifs.
Si au début d’une relation d’affaires à l’étranger, le recours aux « stéréotypes », c'est-à-dire, à une forme de connaissance générique, peut nous apparaître utile pour anticiper le comportement de notre partenaire, on découvre plus tard que plus on connaît un contexte local, moins on a besoin de s’accrocher à des schémas préétablis pour construire une relation.
Et l’on accepte progressivement que la clé n’est pas tant dans la compréhension du contexte culturel propre à notre interlocuteur mais d’abord dans notre capacité à créer avec lui un contexte interactionnel dans le cadre duquel on va justement essayer de « décoller les étiquettes ».
La vraie question étant en définitive d’aller à la rencontre d’une personnalité unique, qu’elle soit russe, chinoise ou indienne, en acceptant qu’elle porte en elle, au-delà de sa culture, une vision du monde singulière…


Commentaires
1. Le vendredi 16 février 2007 à 10:31, par zohra
2. Le lundi 19 février 2007 à 11:02, par Philippe B
3. Le jeudi 22 février 2007 à 14:53, par Alain P
4. Le samedi 3 mars 2007 à 20:04, par Pierre
5. Le mardi 11 décembre 2007 à 23:06, par Arts
6. Le lundi 10 novembre 2008 à 15:37, par Armand
7. Le mercredi 25 février 2009 à 03:59, par romeo
8. Le mardi 3 mars 2009 à 06:07, par lanti
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10. Le dimanche 20 juin 2010 à 17:14, par françoise
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